Forever Chairman

Charles NDONGO, Directeur général de la CRTV

July 26, 2023
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Charles Ndongo DG de la CRTV, rend un hommage appuyé au chairman Ni John Fru Ndi, l’opposant
charismatique mort le 12 juin dernier à Yaoundé, à l’âge de 82 ans, après un combat politique qui aura
duré plus de 3 décennies.
Sacré Chairman ! Les jours s’écoulent, le ton et l’ampleur ne varie pas. Tous, nous sommes touchés,
attristés. À de divers degrés, naturellement, mais peu osent l’indifférence. Le choc de la mort du leader
historique du social démocratique front (SDF) et ne cesse d’étonner par la quasi-unanimité de ses échos.
À quoi tient ce concert d’hommages ? Certainement pas seulement au simple classique des louanges
commodes post-mortem. Pas davantage à la seule stature incontestable de cet acteur majeur qui a plus
de 30 ans durant, roulé sa meule sur la scène politique nationale. Le fait est qu’entre les lignes, se
dessinent les traits probablement les plus prononcés, mais les moins connus de Ni John Fru Ndi.
Il y en a trois qui, à l’heure de l’oraison funèbre méritent plus d’attention que les autres: le challenger,
le patriote et le “client”.
Le challenger transparaît sous le rapport du Chairman au chef de l’État Paul Biya. S’il n’y a pas de
démocratie sans démocrates, les confrontations sur le terrain non d’intérêt que si les forces en présence

ne sont pas trop disproportionnées. Le jeu politique est alors semblable à la compétition sportive. C’est
pour cette raison que la catégorisation s’impose, évitant que les femmes croisent les hommes, les poids
mouches, les lourds, ou encore les amateurs, les professionnels. La dernière finale de la Coupe du monde
de football a tenu toute la planète en haleine parce qu’elle opposait deux des meilleures sélections
nationales du moment : l’Argentine et la France. Transposée au champ politique camerounais, cette
configuration a quasiment cristallisé une bipolarisation entre le Président de la République et son
principal opposant. L’un a jusqu’ici triomphé de toutes les épreuves électorales, en l’occurrence, l’autre
a traversé, le poing levé, les trois dernières décennies sur le marbre historique du seul challenger valable
de Paul Biya. À y regarder de près, en effet, ce dernier costume s’est avéré bien trop grand sur les épaules
de ceux qui ont, par la suite, essayé de l’enfiler…
C’est un fait d’histoire : en octobre 1992, au détour du face-à-face électorale le plus disputé entre les
deux hommes, prend racine leur respect mutuel. Car, il convient de souligner que cette relation de deux
fortes personnalités que tout opposait en apparence, aura données lieu à une alliance de fait qui a éloigné
de notre pays le spectre d’une inutile confrontation, voire d’une ruineuse guerre civile qui lui prenait qui
lui pendait au nez. Comment cela a-t-il été possible ?
La vérité est que chez Ni John Fru Ndi, la deuxième dimension prenait le pas sur la première, le
PATRIOTE incorruptible réussissant à percer sur le combattant irréductible. À l’ombre des projecteurs
opèrent de grands muets, acteurs de premier plan et témoins privilégiés qui ont vécu ce dédoublement.
Eux seuls sauraient raconter ces séquences tumultueuses alimentées par certaines chancelleries et
officines qui, en l’espèce, promettaient monts et merveilles à tous ceux qui s’aligneraient derrière le
Chairman et le reconnaitraient comme “vainqueur” de cette élection du 11 octobre 1992. Or, le premier
à se détourner de ce pain faussement béni n’est autre que ni John Fru Ndi lui-même : “je ne peux pas
accepter d’accéder au pouvoir en traversant le sang de mes compatriotes et en exposant mon pays au
chaos”, tranche-t-il alors.
Le patriotisme du chairman aura été mis à rude épreuve, une nouvelle fois après le déclenchement de
l’insurrection séparatiste en octobre 2016. Dans cette aventure patiemment mûrie avec des relais
étrangers, les sécessionnistes demandent instamment au SDF de retirer ses élus du Parlement et de se
poser en branche politique de leur mouvement séparatiste.
La réponse de Ni John Fru Ndi, fédéraliste assumé certes, n’en est pas moins sèche et sans équivoque :
”Tout sauf la sécession. Ce serait comme si les Noirs américains demandaient à rentrer dans leur Afrique
ancestrale”. De même qu’il a toujours récusé la conquête du pouvoir par les armes, il rejette ainsi
fermement la division du Cameroun. Cette opposition frontale aux croisés de la sécession lui vaudra
d’être enlevé à deux reprises par les bandes armées qui écument la région du Nord-ouest.
”Patriote intrépide”, le Chairman Fru Ndi laisse-là son réel et seul point de convergence avec le président
Paul Biya. Une convergence salutaire pour le Cameroun, figée et scellée par la rencontre historique du
10 décembre 2010 à Bamenda, hommage du cinquantenaire de l’armée camerounaise. La même
convergence est telle que le chef de l’État Paul Biya, avait selon une confidence d’une source de
première importance, fermement instruit les forces de sécurité, que jamais il ne doit rien de fâcheux
arrivé au Chairman Ni John Fru Ndi.
Dans cette alliance objective, j’ai depuis toujours trouvé, à titre personnel, une motivation
supplémentaire de m’intéresser et, à l’occasion, d’échanger avec lui. Il était à mes yeux le témoin de
l’histoire avide des confidences, et par la force des choses, un “BON CLIENT”. On aurait pu croire, à
priori, que le mur était infranchissable et j’ai dû quelquefois braver les objections objurgations de mon
entourage pour aller voir le fils le plus célèbre de Baba 2, son village érigé en mythe par ses fervents
partisans.
Un an seulement après la douloureuse parturition du SDF, et alors que je couvre le deuxième tour
complet des régions qu’effectue le Président de la République en septembre 1991, Ni John Fru Ndi

accepte de me recevoir dans sa résidence à Ntarikon à Bamenda. Feu Luke ANANGA, alors Directeur
de l’information, lui-même digne fils du Nord-Ouest me sert de guide et de caution, même si lui aussi
découvre le personnage autour duquel commence à s’écrire la légende Fru Ndi. Pour cette première
rencontre, il n’y a pas grand-chose à se mettre sous la dent, en dehors d’un petit déjeuner servi, partagé
et entouré de maintes amabilités, loin de notre hôte qu’on nous dépeignait comme ombrageux, colérique
vindicatif et surtout allergique à tout ce qui se rapportait au “pouvoir de Yaoundé”. J’aurais beaucoup
d’autres occasions de rire du bel esprit, un rien espiègle, de ce Chairman atypique, tout en simplicité et
affabilité, doté d’une réelle capacité d’entraînement.
L’une de nos entrevues les plus marquantes se déroule aux lendemains encore pesants des tristement
mémorables “années de braise” (1991-93), en plein aérogare à Douala. Lui de m’apostropher, mi badin
mi sentencieux: ”Écoute, Charles Ndongo, dès que je deviens président de la République, je vais vous
affecter loin, très loin de Yaoundé”. Et moi de lui répondre sur le même ton de circonstances: ” Ah non
Chairman, je sais que jamais vous ne ferez une chose pareille. Je crois au contraire que dans l’hypothèse
que vous évoquez, vous allez me proposer de devenir votre premier ministre”. Et lui de repartir dans un
grand éclat de rires, en s’adressant à son entourage passablement intrigué par cet échange surréaliste:
“Je vous ai toujours dit que ce garçon est so smart. Vous entendez sa réplique? Amazing… “
Tel m’est apparu le célèbre Chairman au poing levé. Il vient de baisser les bras à tout jamais, vaincu sur
ce front d’où l’on revient toujours les pieds en avant. Nous étions étonnés de ne pas le voir à la tribune
le 20 mai 2023, encore moins à la somptueuse réception de cette fin de Fête nationale comme il nous en
avait donné l’habitude ces dernières années. Puis le lendemain, une poignée de témoins a vu un avion
médicalisé l’embarquer.
Son pronostic vital s’étant dégradé.
Sans appel, il a demandé lui-même, affirment ses proches, à venir s’en aller définitivement au milieu
des siens, en authentique patriarche africain. Sous le prisme républicain, nul parmi ses compatriotes et
contemporains, ne peut se dire indifférent à son rapport aux valeurs fondatrices de ce cher et beau pays
que nous avons en partage : paix, unité, indivisibilité. Son héritage ? N’est-ce pas là sa substance ?”
Charles NDONGO, Directeur général de la CRTV

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